Entre-deux

Maintenant que le printemps est enfin arrivé, nous voici à ce moment particulier où après avoir beaucoup attendu, nous le regardons aussi beaucoup venir.

C’est toujours ainsi que ça se passe au Québec: il y a un entre-deux, entre l’hiver et le printemps, entre les bancs de neige qui fondent et la nouvelle saison qui est dans l’air, mais pas encore évidente, du moins à nos yeux.

On dirait que la nature elle-même retient son souffle, aussi excitée que nous à l’approche du renouveau.

La lumière est l’attrait principal; elle est de retour en force, crue et libre d’éblouir tout sur son passage. Il n’y a pas encore de feuilles dans les arbres pour la filtrer et la neige au sol lui sert de miroir.

C’est un temps où tout est en puissance, à venir dans un grand éclatement de vie renouvelée.
Un entre-deux, indéfini, suspendu, avant le grand bond en avant.

 

Louise Jalbert, “Début de printemps”, 2018, Gouache sur papier, 20 x 25 cm

Changement de décor

La neige est arrivée.
Une grosse bordée, pas juste quelques flocons, mais le gros tapis blanc qu’il faut pelleter et qui rend tout silencieux. Ça y est, on est vraiment en hiver.

C’est blanc, il y a beaucoup de blanc.

Après cette apothéose qu’est notre automne québécois, je m’Inquiète toujours à l’idée de perdre la couleur en hiver. Et il est vrai que la gamme devient beaucoup plus étroite: blanc, gris, brun, un peu de bleu…

Certains soirs, il y a le rose comme dans la chanson de Félix Leclerc….
https://www.youtube.com/watch?v=Bu8M1fgiFYo

Et certains jours, les petits flocons scintillent sous le soleil. Ça, c’est magique.

Ça me rappelle un Noël où j’avais reçu un ensemble de peinture en petits godets de plastique attachés les uns aux autres. Il y avait un godet de peinture or et un de peinture argent, dans lesquels il y avait des “brillants”. C’était très nouveau, à l’époque, et j’étais éblouie.

Avec le temps, j’ai découvert d’autres charmes à l’hiver, plus discrets. Le cadeau maintenant, c’est l’exemple de sobriété et de nuances que ces mois d’hiver offrent à mes yeux. Je m’exerce à voir plus finement, avec plus de subtilité.

Et la magie continue d’agir, en regardant, et en peignant.

Je vous souhaite de Belles Fêtes, scintillantes et chaleureuses,
Que 2018 vous apporte la Santé, la Paix et beaucoup de Joie!

Louise Jalbert, Neige en bleu et arbustes, 2017, Aquarelle et gouache sur papier, 10 x 17 cm

Le paysage comme un écran

“Chaque paysage est un état d’âme.”

Cette citation de Henri Frédéric Amiel, brève mais puissamment évocatrice, réussit en quelques mots à transporter notre imaginaire.

Henri Frédéric Amiel, Journal intime, 31 octobre 1852

Sans vouloir m’aventurer ici dans un propos philosophique, je dois dire que je la saisit à ma façon. J’observe la nature et je la peins depuis longtemps; j’en suis venue à développer ma propre relation intuitive avec l’idée du paysage.

Que ce soit le paysage réel, représenté ou imaginé, cette notion est propice à la rêverie. C’est un lieu où le fil incessant de nos pensées peut s’interrompre, permettant à notre esprit de se déposer, par exemple, sur le motif entrelacé des branches d’un arbuste ou les nuages qui courent dans le ciel. Sous nos yeux, à petite ou à grande échelle, un monde vivant se déploie avec ses formes, ses couleurs, ses matières et ses espaces divers, constamment en train de se transformer, de mourir et de naître. Sa nature éphémère nous rappelle la nôtre, et la permanence de son renouveau nous apporte un réconfort.

Je vois le paysage comme une sorte d’écran géant, qui se prête à la réflexion de notre propre monde intérieur. Il nous renvoie, non pas des idées et des mots, mais des perceptions visuelles et sensorielles qui nous touchent directement, et profondément.

Louise Jalbert, Feuillage sur ciel, 2017, Aquarelle sur papier, 8x 13 sur 18 x 27 cm

Poésie et mystère

J’apprécie les oeuvres d’art qui savent garder une part de mystère. Qui évoquent plus qu’elle ne racontent, et qui nous touchent avant même que nous ayons eu le temps de comprendre.

J’ai toujours eu du plaisir à lire, et parmi les oeuvres qui m’ont le plus marquée, figure le Journal d’Anaïs Nin. Écrivaine audacieuse, imaginative et sensible, c’est grâce à ses récits intimes que j’ai pris connaissance de l’importance de la poésie au quotidien et du pouvoir de l’évocation.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Anaïs_Nin

La poésie est un mystère, et si vous désirez vous rapprocher des êtres humains, vous ne pouvez parler en paraboles. J’ai réfléchi au mystère et à l’évocation, à tout ce que Djuna Barnes ne nous a pas dit, tout ce que Proust ne nous a pas dit, et tout ce qu’Henry James ne nous a pas dit. En poésie, on évite ce qui est explicite, afin de mieux révéler un autre aspect, une autre vie.

Anaïs Nin,
Le Journal d’Anaîs Nin, 1947-1955, traduction Louise Jalbert

Suggérer plutôt que d’illustrer, inviter le regard à voir et percevoir au-delà de ce qui est peint me semble une quête intéressante.
Quand je fais une première esquisse, j’ai tendance à être exhaustive, parce que je veux saisir tout ce que je vois. Cela peut me prendre quelques essais avant d’arriver à extraire l’essentiel de ce qui a retenu mon attention.
L’esquisse ci-dessus est une étude de l’arbre chez mon voisin, vu à travers les branches d’un autre arbre qui est devant ma fenêtre. Cette combination de formes et de couleurs apparait une fois par année à cette saison. C’est beau, éphémère et ce que j’y vois ne tient pas de la carte postale. Le défi est de capter cette beauté et de la rendre tangible, de ne pas tout montrer, en espérant garder une part de son mystère.

Louise Jalbert, “Feuillage jaune et branches noires, 2017”, Gouache sur papier, 20 x 25 cm

Le regard et la beauté

Lundi, un vent puissant secouait les arbres et arrachait les feuilles de leurs branches, les emportant dans un tourbillon. La splendeur du mois d’octobre se dépouille maintenant, faisant place à la sobriété de novembre. Au cours des dernières semaines, la lumière éblouissante et les couleurs vives de notre automne québécois ont été intenses. Cette apothéose m’apparait comme un ultime cadeau de la nature, permettant à nos sens et à notre mémoire de se rassasier afin d’être prêts pour accueillir l’austérité de l’hiver.

C’est un exercice pour le regard à propos de la beauté dans ses formes souvent opposées. Je m’avance ici à tous petits pas, car prétendre définir la beauté n’est pas une mince affaire. Il existe sans doute autant d’énonciations sur le sujet que d’individus prêts à y réfléchir. Mais je crois qu’au fond de chacun de nous, il y a un appel à la beauté.

Le poète et philosophe irlandais John O’Donohue a profondément réfléchi à ce sujet. Il évoque ses réflexions dans une entrevue (en anglais, mais avec une transcription) avec Krista Tippet.

La beauté ne se compose pas que de charme, de joliesse. Il s’agit plutôt d’un devenir essentiel et épanouissant. En ce sens, je crois que la beauté est une forme d’ampleur émergente, un sentiment d’élégance et de grâce, une impression de grande profondeur ainsi qu’une sorte de retour au bercail pour la mémoire ainsi enrichie de votre vie qui se déploie.

John O’Donohue,
traduction Louise Jalbert

John O’Donohue — The Inner Landscape of Beauty

John O’Donohue exprimait ses réflexions sur un sujet aussi insaisissable de façon admirablement imagée et sensible. Ses paroles et sa voix soulèvent en moi une résonnance et une compréhension lumineuse de la beauté dans toute sa magnificence. Tel est le pouvoir de la poésie.

N’étant ni poète ni philosophe, tenter de définir en mots me semble hors de portée. Il n’en reste pas moins que celle-ci me fascine sous toutes ses formes, et j’aime explorer cette notion avec mes propres moyens, la peinture et le dessin. Je tâtonne, mais je m’entête avec l’espoir de pouvoir exprimer ne serait-ce qu’une parcelle de mon émerveillement.

Louise Jalbert, “Feuillage en octobre”, 2016, Aquarelle sur papier, 38 x 55 cm