Amender le sol

Je viens de terminer mon inventaire. C’est un exercice fastidieux, mais j’aime bien le faire. D’abord, c’est une façon de revoir le travail de l’année précédente, et ce recul stimule invariablement une réflexion. En passant d’une oeuvre à l’autre, je parcours les idées qui les sous-tendent, je vois celles qui ont été abouties, celles qui restent en ébauche et que j’ai peut-être envie de poursuivre.

Ensuite, je remets de l’ordre dans l’atelier pour créer un nouvel espace physique et mental. Mais avant de tout ranger, je garde toujours quelques pièces avec moi, que je place sur un mur. Certaines sont achevées, d’autres pas.

Sur ce mur, il y a un ramassis d’images qui m’inspirent: des reproductions de tableaux, des photos qui me rappellent une idée, une harmonie de couleurs, des bouts de tissus. Toutes ces images forment un ensemble qui génère un conversation silencieuse, mais fertile.

J’aime avoir ce mur sous les yeux: c’est un univers abondant de possibilités, un grand collage qui nourrit mon imaginaire.
C’est mon terreau de rêverie, dont j’amende le sol avec soin.


Photo 2: Louise Jalbert, “Feuillage rouge sur feuillage jaune, 2016-2017, aquarelle sur papier, 18x 27 et 37 x 54 cm, et quelques croquis, reproductions des oeuvres de Pierre Bonnard, Marc Chagall, Mark Rothko, David Hockney, Henri Matisse, Claude Monet, et W.M.Turner.
Photo 1: Louise Jalbert, Aquarelles de la série “Le nez dans l’herbe”, 2015-2017

 

Voir

“Apprendre à dessiner est en réalité apprendre à voir, à voir correctement,
ce qui veut dire aller bien au-delà de seulement regarder avec ses yeux.”

Kimon Nicolaides, The Natural Way to Draw

Louise Jalbert, Étude de jardin, octobre, 2014, Crayon feutre sur papier, 11 x 15 cm

La neige qui tombe

Regarder la neige tomber est toujours un peu magique.
Sauf quand on est au volant, bien sur.

Mais pendant quelques minutes, si je mets de côté les inconvénients, et que je regarde naïvement ce phénomène, cela peut-être fascinant. Tout comme peuvent l’être ces petits globes aux scènes d’hiver que l’on secoue pour voir tomber de petits confettis blancs. Sauf qu’ici la sphère est beaucoup plus grande.

Ce que j’observe, c’est que les flocons de neige descendants me font prendre conscience de la présence de l’air, par le simple fait d’occuper son espace auparavant invisible. Les plus proches sont plus gros, ils viennent atterrir sur mon visage. D’autres tombent plus loin, ils m’apparaissent de plus en plus petits. Tous ces points blancs de tailles variées créent un sens de la profondeur.

Et cela se fait de façon dynamique. Ensemble, ils virevoltent au gré des coups de vent, ou descendent en douceur, en une silencieuse chorégraphie qui se crée devant mes yeux. Le ciel est blanc, les couleurs sont estompées, et les formes des maisons, des arbres, des voitures deviennent un peu floues, presqu’effacées.

Cela donne une autre impression de l’espace, parce que maintenant l’air n’est plus ce vide que je suis habituée de ne pas voir, il devient habité, vivant et animé.

Et il prend sa place.
En fait, il est toujours ainsi, seulement, quand la neige tombe, je le vois.

Louise Jalbert, “Effet de neige, janvier”, 2018, Gouache sur papier, 23 x 30 cm

Maud

J’ai fais la connaissance d’une peintre émouvante.

En fait, c’est en visionnant un film que j’ai découvert sa vie et son oeuvre. Et j’ai été si touchée que c’est un peu comme si je l’avais rencontrée. Elle s’appelait Maud Lewis, et elle vivait en Nouvelle-Écosse, près du village de Digby.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Maud_Lewis

Le film, intitulé “Maudie” raconte sa vie et sa relation avec son mari, Everett Lewis. Une vie marquée par la pauvreté et la maladie, car Maud souffrait depuis sa jeunesse de polyarthrite rhumatoïde, une condition douloureuse qui déforme progressivement les articulations.
https://www.youtube.com/watch?v=HJCE44M7ybk

Mais Maud aimait peindre. Bien qu’elle n’ai reçu aucune formation académique en art, elle était imaginative, sensible, et déterminée à s’accorder cet espace de liberté. Pour une femme handicapée habitant en zone rurale à cette époque, c’était déjà tout un exploit.

Maud faisait avec les moyens du bord, sur ce qu’elle trouvait, planches de bois, cartons et à peu près toutes les surfaces de la petite maison qu’elle partageait avec son mari, Everett. Audacieuse, elle laissa libre cours à son désir irrépressible d’exprimer sa vision du monde et de s’entourer de sa propre définition de la vie et de ses beautés.

Son art est sans doute naïf, mais il témoigne de sa force émotionnelle et il s’en dégage une bonne humeur contagieuse. Et c’est ce qui m’a touchée le plus chez cette femme: son talent pour distiller la joie à partir d’une vie que d’autres auraient trouvée désespérante. C’est toute une leçon de courage et d’amour de la vie.

Maud Lewis, image tirée du documentaire réalisé par Diane Beaudry, Office national du film du Canada.

Autre changement de décor

J’ai eu l’occasion de faire un court voyage à Los Angeles pendant les Fêtes. Court comme dans 1 jour et demi. Mais long en bonheur puisque j’étais avec mon fils aîné, rien que pour le plaisir d’être ensemble…
Arrivant du Québec enneigé à moins 20C, ce fut tout un changement de décor. La température évidemment, mais aussi l’étalement de la ville sur ces grands espaces entre montagnes et mer, l’architecture et les autoroutes, la végétation et les gens.

Dans un tel laps de temps, il n’est pas possible de se déposer dans une routine, même pas une routine de voyage. Mes sens sont restés en éveil, ma curiosité à l’affut de tout ce qui m’entourait. Assise au bar de l’hotel, j’ai pris un moment pour rêver et imaginer ma vie comme elle pourrait l’être si je vivais dans cette ville.

En quoi ma vie serait-elle différente? Qu’est-ce qui changerait dans mon travail? Qu’est-ce qui resterait pareil? C’est le genre de questions qui me viennent quand je voyage. C’est fascinant d’y penser et, selon mes quelques expériences de vie à l’étranger, une part de moi serait révélée ainsi, une part enrichissante à découvrir.

Poursuivant l’exercice, j’en viens à me demander ce qui resterait d’essentiel à ma personne et à mon travail, une fois adaptée à cette autre vie. Cette question là m’intéresse encore plus, et elle est moins évidente à répondre.

Quel est le travail le plus authentique que je puisse accomplir, ici et maintenant?

Cette réponse là ne viendra qu’en la vivant. Et c’est un tout autre monde, juste ici, qui n’attend que moi.

Louise Jalbert, Autoportrait à Los Angeles, Photographie