Sur mesure

Dimanche, je suis allée visiter l’exposition de Nathalie Vanderveken à la Maison de la culture Villebon, située à Beloeil. J’avais rencontré Nathalie il y a quelques années, quand nous participions toutes les deux à un organisme pour artistes de la relève, Agrégat.
Originaire de Trois-Rivières, Nathalie a complété une maîtrise en arts visuels à l’Université Laval, ainsi que deux résidences en estampes, développant une démarche autour du vêtement, ainsi qu’un intérêt pour le travail sur papier.

L’exposition s’intitule “Sur Mesure”, parce que l’artiste puise son inspiration dans les patrons de couture.
Mais il y a plus…
D’abord, elle les déplie, puis les observe. Cet univers de papier fragile, avec ses lignes pointillées, ses tracés, ses flèches et ses directives, est fait pour confectionner un vêtement. Nathalie par contre, y voit un monde de possibilités formelles, qu’elle s’empresse de déjouer, d’où l’ironie du titre.

À partir de l’idée du patron-mode d’emploi, elle détourne la fonction de celui-ci en déconstruisant les volumes pour créer un assemblage hors normes de formes et de matières. Ces sculptures à l’aspect vestimentaires ne se conforment à aucune anatomie. Elles évoquent sans la définir la présence d’un corps improbable, comme si elles s’étaient développées selon d’autres impératifs. Le travail sensible et juste de la matière apporte un contraste de souplesse et de mouvement qui donne vie à ces constructions.

Sur mesure devient au fur et à mesure. Au patron servant de point de départ, les oeuvres répondent par une exploration des multiples possibilités d’invention.
J’ai particulièrement apprécié l’aspect dynamisant qu’elles offrent à notre perception. Le regard est interpelé par ces dessins et ces formes construites sans contraintes, avec un sens de la démesure qui est ludique, voire contagieux!

Nathalie Vanderveken, “Tricolore”, Mousse de polyuréthane, similicuir, papier Kraft, carton ondulé, feutre, crayons de bois et bâton de bois.

Le paysage comme un écran

“Chaque paysage est un état d’âme.”

Cette citation de Henri Frédéric Amiel, brève mais puissamment évocatrice, réussit en quelques mots à transporter notre imaginaire.

Henri Frédéric Amiel, Journal intime, 31 octobre 1852

Sans vouloir m’aventurer ici dans un propos philosophique, je dois dire que je la saisit à ma façon. J’observe la nature et je la peins depuis longtemps; j’en suis venue à développer ma propre relation intuitive avec l’idée du paysage.

Que ce soit le paysage réel, représenté ou imaginé, cette notion est propice à la rêverie. C’est un lieu où le fil incessant de nos pensées peut s’interrompre, permettant à notre esprit de se déposer, par exemple, sur le motif entrelacé des branches d’un arbuste ou les nuages qui courent dans le ciel. Sous nos yeux, à petite ou à grande échelle, un monde vivant se déploie avec ses formes, ses couleurs, ses matières et ses espaces divers, constamment en train de se transformer, de mourir et de naître. Sa nature éphémère nous rappelle la nôtre, et la permanence de son renouveau nous apporte un réconfort.

Je vois le paysage comme une sorte d’écran géant, qui se prête à la réflexion de notre propre monde intérieur. Il nous renvoie, non pas des idées et des mots, mais des perceptions visuelles et sensorielles qui nous touchent directement, et profondément.

Louise Jalbert, Feuillage sur ciel, 2017, Aquarelle sur papier, 8x 13 sur 18 x 27 cm

Le plaisir dans l’effort

Il y a tant de chose à dire sur la nature, à propos de ce qu’elle peut signifier pour chacun de nous, et dans mon cas, à propos de sa représentation en peinture. Dans cet effort pour développer une nouvelle série d’oeuvres, toutes ces questions se bousculent dans ma tête.
Cette semaine, mon travail consiste à faire des esquisses afin de clarifier ce que je vois et pouvoir ensuite choisir les éléments qui correspondent à ma vision. Celle-ci me semblait claire la semaine dernière, mais aujourd’hui, elle ne l’est plus. Il y a trop de questionnements à adresser, et trop de choses que je veux faire en même temps.

Cette esquisse est un bon exemple de l’étape où je suis rendue: je la trouve trop fouillée, trop chargée. Fouiller est le bon terme, parce que c’est exactement ce que je suis en train de faire, et que je dois faire pour discerner ce que j’ai en tête. Les idées doivent se transposer dans la matière de la peinture et du papier avant que je puisse décider si elle expriment ou non ce que j’ai en tête.

Je vise la simplicité et la clarté: pour l’instant, je peins plutôt la profusion, beaucoup d’essais et d’erreurs et quelques idées de couleur.

À travers ces efforts, il y a un plaisir, celui de la gouache: après la limpidité et la fraîcheur de l’aquarelle, son intensité me semble une gourmandise. Alors, pendant que je travaille à élaborer ma peinture, ce petit plaisir suffit à nourrir ma quête.

Louise Jalbert, “Couleurs d’Octobre sur le lac, Saint-Bruno”, 2017, Gouache sur papier, 28 x 37 cm

Poésie et mystère

J’apprécie les oeuvres d’art qui savent garder une part de mystère. Qui évoquent plus qu’elle ne racontent, et qui nous touchent avant même que nous ayons eu le temps de comprendre.

J’ai toujours eu du plaisir à lire, et parmi les oeuvres qui m’ont le plus marquée, figure le Journal d’Anaïs Nin. Écrivaine audacieuse, imaginative et sensible, c’est grâce à ses récits intimes que j’ai pris connaissance de l’importance de la poésie au quotidien et du pouvoir de l’évocation.
https://fr.wikipedia.org/wiki/Anaïs_Nin

La poésie est un mystère, et si vous désirez vous rapprocher des êtres humains, vous ne pouvez parler en paraboles. J’ai réfléchi au mystère et à l’évocation, à tout ce que Djuna Barnes ne nous a pas dit, tout ce que Proust ne nous a pas dit, et tout ce qu’Henry James ne nous a pas dit. En poésie, on évite ce qui est explicite, afin de mieux révéler un autre aspect, une autre vie.

Anaïs Nin,
Le Journal d’Anaîs Nin, 1947-1955, traduction Louise Jalbert

Suggérer plutôt que d’illustrer, inviter le regard à voir et percevoir au-delà de ce qui est peint me semble une quête intéressante.
Quand je fais une première esquisse, j’ai tendance à être exhaustive, parce que je veux saisir tout ce que je vois. Cela peut me prendre quelques essais avant d’arriver à extraire l’essentiel de ce qui a retenu mon attention.
L’esquisse ci-dessus est une étude de l’arbre chez mon voisin, vu à travers les branches d’un autre arbre qui est devant ma fenêtre. Cette combination de formes et de couleurs apparait une fois par année à cette saison. C’est beau, éphémère et ce que j’y vois ne tient pas de la carte postale. Le défi est de capter cette beauté et de la rendre tangible, de ne pas tout montrer, en espérant garder une part de son mystère.

Louise Jalbert, “Feuillage jaune et branches noires, 2017”, Gouache sur papier, 20 x 25 cm

Le regard et la beauté

Lundi, un vent puissant secouait les arbres et arrachait les feuilles de leurs branches, les emportant dans un tourbillon. La splendeur du mois d’octobre se dépouille maintenant, faisant place à la sobriété de novembre. Au cours des dernières semaines, la lumière éblouissante et les couleurs vives de notre automne québécois ont été intenses. Cette apothéose m’apparait comme un ultime cadeau de la nature, permettant à nos sens et à notre mémoire de se rassasier afin d’être prêts pour accueillir l’austérité de l’hiver.

C’est un exercice pour le regard à propos de la beauté dans ses formes souvent opposées. Je m’avance ici à tous petits pas, car prétendre définir la beauté n’est pas une mince affaire. Il existe sans doute autant d’énonciations sur le sujet que d’individus prêts à y réfléchir. Mais je crois qu’au fond de chacun de nous, il y a un appel à la beauté.

Le poète et philosophe irlandais John O’Donohue a profondément réfléchi à ce sujet. Il évoque ses réflexions dans une entrevue (en anglais, mais avec une transcription) avec Krista Tippet.

La beauté ne se compose pas que de charme, de joliesse. Il s’agit plutôt d’un devenir essentiel et épanouissant. En ce sens, je crois que la beauté est une forme d’ampleur émergente, un sentiment d’élégance et de grâce, une impression de grande profondeur ainsi qu’une sorte de retour au bercail pour la mémoire ainsi enrichie de votre vie qui se déploie.

John O’Donohue,
traduction Louise Jalbert

John O’Donohue — The Inner Landscape of Beauty

John O’Donohue exprimait ses réflexions sur un sujet aussi insaisissable de façon admirablement imagée et sensible. Ses paroles et sa voix soulèvent en moi une résonnance et une compréhension lumineuse de la beauté dans toute sa magnificence. Tel est le pouvoir de la poésie.

N’étant ni poète ni philosophe, tenter de définir en mots me semble hors de portée. Il n’en reste pas moins que celle-ci me fascine sous toutes ses formes, et j’aime explorer cette notion avec mes propres moyens, la peinture et le dessin. Je tâtonne, mais je m’entête avec l’espoir de pouvoir exprimer ne serait-ce qu’une parcelle de mon émerveillement.

Louise Jalbert, “Feuillage en octobre”, 2016, Aquarelle sur papier, 38 x 55 cm